Pour le voyageur, les destinations ont la saveur du trajet qu’il a fallu parcourir pour les atteindre . Et à vélo, les routes sont si belles ! Le paysage se fixe plus nettement dans l’esprit ébloui ou fatigué (vous pensez bien, s’il y a du dénivelé) et si l’effort se fait sentir à la fin de journées souvent longues, parfois pluvieuses et venteuses, rien ne vaut la sensation du pied à terre après 8 heures sur les chemins, des pâtes mal cuites au réchaud, de la nuit qui tombe sur un sommeil mérité… Allez, je vous emmène en Patagonie que vous y goûtiez vous aussi.
Premier coup de pédale en Patagonie
Ces endroits du bout du monde ont des petits aéroports qu’on aime bien parce qu’on peut en sortir plus vite. Bienvenue à la limite nord de la Patagonie chilienne, à Puerto Varas. On est le 12 février 2024 et c’est la première fois que je mets les pieds en Patagonie, au Chili et en Amérique Latine.
Qu’est-ce que je suis venue faire ici d’ailleurs ? J’entre dans un petit magasin d’une zone commerciale non-centrale de cette ville installée au bord du lac Llanquihue et qui a pour horizon le volcan Osorno à la pointe enneigée. On aimerait se réveiller tous les jours à Puerto Varas. Dans la boutique, des vélos qui attendent leur locataire, et moi au guichet qui attend mon vélo.

J’adore pédaler, et pas seulement dans le vide mais partout où il y a de l’espace, des montagnes, de l’eau, des routes, n’importe quelle nuance de vert… Alors pour les semaines qui viennent, j’ai un tout petit projet : il y a cette fameuse route qui traverse une grande partie de la Patagonie chilienne, elle s’appelle la Carretera Austral, commence vraisemblablement 20 km plus loin à Puerto Montt (je ne vous y emmène pas, ça ne vaut pas Puerto Varas), et se termine à Villa O’Higgins, un village isolé et gardé par les montagnes à 1300 km au Sud.
1300 km
A vélo
Traverser toute la Carretera Austral
Allez ! On n’y pense pas trop ! On se lance ! De toute façon, dans ce genre d’aventures, à vélo, à pied ou en voiture, il y a une seule chose dont on peut être sûr : ça ne se passera pas comme prévu. Alors, j’enfile mon casque et je décampe.
Les 45 premiers kilomètres, pour arriver à l’escale initiale de mon périple, la ville d’Ensenada, filent aussi. La rue principale de la ville bardée de restaurants, opérateurs et supermarchés pour touristes pourrait faire croire à un village populaire de la côte d’azur. En Patagonie, ce ne sont pas les villes qui sont belles. Elles sont lieux de repos, de ravitaillement, de début d’excursions, de rencontres ou d’informations. Elles sont le paysage en second plan derrière les paysages.
Pour terminer cette journée qui a commencé beaucoup trop tôt, j’ai réservé un lit pour la nuit. L’hôte a de beaux yeux bleus, de ceux qui donnent envie de rester une nuit de plus. Et c’est normal d’être aussi gentil ? On se concentre! Allez hop, p’tit dèj et je file, il faut trouver l’élan pour aller jusqu’au bout, les premiers jours c’est pédalage, pédalage, pédalage. Il fait beau, je dépasse Cochamo 50 km plus bas. RAS. La 2ème journée, je mange 90 km et des pâtes au réchaud. Je me sens bien. Tout va bien.
Pas de chance…
Jour 3.
Je saigne, j’ai deux trous dans la cheville. Un chien peu friand des cyclistes que j’ignorais, à l’instar de tous ses confrères qui m’aboyaient dessus depuis le début du voyage , a trouvé bon de me rappeler sa présence. L’enfoiré. Je n’aime pas le sang.Il n’y a personne sur le chemin de gravier où je me trouve entre Cochamo et Contao et, ne trouvant pas ma trousse de secours bien calé tout au fond de ma sacoche comme tout matériel dont je ne voulais pas avoir à me servir, je décide de continuer en avant en poussant mon vélo. La communauté canine n’est pas de cet avis : 50 mètres plus loin, un autre molosse me barre la route en aboyant férocement. Lui aussi veut ma peau, c’est sûr. Je me sens cernée, j’ai peur ; je m’arrête et j’attends.
Ne jugez pas. Quand un couple de chiliens en 4×4 s’arrête pour me prendre, les larmes coulent pour ne plus s’arrêter avant un moment. Je n’ai pas mal, c’est la pression, la surprise, la frustration qu’il faut évacuer. Fait chier quoi ! Mon espagnol est bancal mais ma cheville suffit à leur raconter mon infortune. Ils me conduiront sur 70 km jusqu’à Hornopirén, la ville où je dois prendre le ferry le lendemain matin. Merci, merci pour votre aide. Ce jour-là, et tout le reste de mon voyage, la gentillesse des Chiliens m’étonne. Manque d’habitude, ça désarme.
Le même jour et deux centres de santé plus tard, voici le constat : logistiquement mon voyage est ruiné. Ils ont pansé ma plaie et m’ont administré les première doses du vaccin contre la rage. Pour la rage, il me faudra quatre doses encore à des intervalles assez précis (jour 3, 7, 14 et 28 après la morsure). Pour la plaie qui doit rester au sec (adieu kayak, rafting, baignade dans la rivière…), il faut que j’aille dans des dispensaires tous les deux jours pour en changer le pansement sachant qu’il est quasi certain que ma blessure s’infectera, paroles du docteur. J’ai mal quand je marche, pas quand je pédale.
Bon.
Je vais au camping pour la nuit et prends malgré tout le ferry le lendemain. Je ne veux pas me reposer, il faut continuer d’avancer. Et puis ça ne fait pas si mal. Antibiotiques et ibuprofènes.

Vue du ferry de Hornopirén à Caleta Tortel
Baisse de moral
A Hornopirén, il n’y a qu’une seule façon de continuer vers le Sud : le ferry – à réserver à l’avance pour les gros véhicules mais cyclistes et backpapers peuvent s’en sortir sans. Tous les matins en saison estivale, motards, cyclistes, voyageurs à pied et une armée de véhicules l’attendent impatiemment pour arriver, 5 heures plus tard, à Caleta Tortel. Une douce pause que je passe la jambe en l’air, recommandation du médecin pour éviter que ma cheville ne gonfle. Elle gonfle quand même.
La nuit aussi sera étonnement douce, la pluie n’y changera rien. De la sortie du ferry jusqu’à Chaitén, prochaine ville étape, la végétation est dense et les habitations rares. Quelques campings seulement dont celui, enchanteur, du « Lago Blanco ». Personne à l’accueil, personne nulle part. Les emplacements sont isolés les uns des autres et chacun a son toit, sa table et sa vue sur le lac assombri par le mauvais temps et les collines de verdure qui le cerclent. Pas de réseau et l’impression d’être seul au monde. Pour qui n’a pas l’habitude de la solitude totale, le cœur hésite entre l’étreinte de la peur et la tranquillité du silence environnant. Toute la nuit, des bruits étranges et proches d’animaux inconnus viendront interrompre mon sommeil dans ce lieu magique.

Le Lago Blanco, vue depuis mon abri pour la nuit
Le lendemain, Chaitén n’est pas loin. C’est une des villes-étapes importantes sur la route bien qu’ici, le long de la Carretera Austral, il n’y ait qu’une grande ville et elle se trouve encore à plusieurs centaines de kilomètres au Sud. Pour ce qui est de Chaitén, elle possède un ATM, une station-essence, elle compte même plusieurs milliers d’habitants, elle est donc importante. Tout est question de perspective. Mieux vaut ranger ses yeux d’Européens dans son étui pour comprendre la Patagonie.
La ville m’a paru sans intérêt, presque triste ; si un jour vous y passez, n’hésitez pas à me contredire. Elle est relativement récente, les premières maisons dateraient des années 1930 puis d’autres ont suivi car davantage de bateaux voulaient y accoster. Mais son histoire c’est peut-être ou surtout l’éruption volcanique qui l’a frappée en 2008 . Le volcan Chaitén, situé à 10 km de la ville, dormait depuis plus de 9000 ans quand il a décidé de se réveiller le 2 mai de cette année-là. Les quelque 4000 habitants de l’époque ont dû évacuer les lieux en bateau tandis que la ville se recouvrait d’un manteau de cendres. La violence de l’éruption avec son nuage de cendres et son panache de fumée qui montaient jusqu’à 10 km dans l’atmosphère a même provoqué la fermeture d’écoles, d’aéroports et de routes en Argentine, à plusieurs centaines de kilomètres de là.
Je passe à l’hôpital et ce jour-là seulement, je réfléchis sérieusement à la suite de mon voyage. Comment vais-je faire ? Il n’y a qu’une poignée d’endroits sur la route où je peux, et encore sans certitude, me faire vacciner contre la rage car les injections doivent être gardées au frais dans des conditions spécifiques. Or les villages de quelques centaines d’habitants, qui forment l’essentiel des zones urbaines le long de la route, n’ont pas l’équipement… Quand le but n’est plus la route mais où trouver sa prochaine dose de vaccin, cela en vaut-il toujours la peine ? Est-ce simplement possible ? Accoudée à la table d’une pizzeria avec mon café et ma cigarette à l’abri de la chaleur qui chauffait la ville et mes nerfs, la suite de mon voyage me paraissait sombre.
A suivre…

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