La Patagonie à vélo : les ‘ripios’ de l’enfer (partie 3/4)

La Patagonie à vélo : les ‘ripios’ de l’enfer (partie 3/4)

La ville de Coyhaique, avec ses presque 60 000 habitants, est LA grande étape des voyageurs qui parcourent la Carretera Austral. Pour moi, elle signifie qu’après 700 kilomètres parcourus, il ne m’en reste ‘plus que’ 600 ; elle signifie que je vais pouvoir manger autre chose que des pâtes, faire réviser mon vélo, me reposer une journée, acheter des provisions, me poser dans un café… Elle signifie surtout que je peux y arriver. Ah ! J’étais heureuse et fière, et sur la route, tout le long de la journée, aucune montée n’a pu m’enlever ma gaieté ! Pourtant l’accueil de Coyhaique fut bien froid.   

Grande ville, petit papier

Son aéroport Balmaceda lui confère instantanément le statut de hub logistique régional. Pour autant, les voyageurs s’y arrêtent pour des raisons pratiques, en aucun cas touristiques: rien à visiter si ce n’est l’unique restaurant de sushis sur la route et des magasins remplis de tee-shirts respirants. A Coyhaique, tout est plus grand, plus bruyant et plus animé que dans les villes précédentes. Ce que vous n’aviez pas trouvé ailleurs – comme une pièce de rechange pour vélo ou voiture- vous le trouverez ici ou vous ne le trouverez pas. 

Vue panoramique de la ville de Coyhaique

Je m’installe dans un camping en bord de ville. Les campements en plein centres urbains sont bondés et sonores, mieux vaut s’en éloigner. Il est presque temps de se reposer mais d’abord, j’ai une dernière mission : aller à l’hôpital. Rappelez-vous de ma morsure, de ce chien trop tactile qui m’a envoyé aux urgences au troisième jour de mon voyage. Rassurez-vous, le pire est passé. Mentalement, je suis requinquée, ma cheville a dégonflé, je n’ai plus mal quand je marche, la blessure ne s’est pas infectée et je ne doute plus que mon but est atteignable, deux trous dans la cheville ou non. Bref je vais mieux et cela n’a rien à voir avec la chance. 

Sur la route pour rejoindre Coyhaique, je me suis arrêtée aux centres de santé ruraux de Chaitén, La Junta, Villa Amengual et Villa Manihuales pour y changer mon bandage et me faire injecter une dose de vaccin contre la rage. J’ai religieusement suivi les indications des médecins alors que se laver avec un sac poubelle qui couvre le bas de sa jambe dans une douche de camping n’est pas une activité que j’affectionne. J’ai donc également sauté quelques douches. A Coyhaique, je dois prendre ma troisième injection du vaccin contre la rage et changer mon pansement, à nouveau. Pour l’injection, pas de problème ; pour le bandage…

Comment marche le système de santé chilien ? Je ne sais pas. Jusqu’à maintenant, tous les soins m’ont été fournis gratuitement, jamais on ne m’a demandé de sortir autre chose que mon passeport et encore, pas systématiquement. Pour pouvoir retracer l’historique de mes doses de vaccin, j’ai une petite fiche officielle que je montre à chaque fois. Pour changer mon bandage, je vais à l’accueil et je bredouille « yo necessito una curacion porque un perro me mordio a la pierna ». On me comprend, on prend soin de moi et c’est plié en 10 minutes.

« Yo necessito una curacion porque un perro me mordio a la pierna » je dis donc à la réception du grand hôpital de Coyhaique. 

« Tienes un comprobante » me demande la secrétaire. 

‘Comprobante’… voilà un nouveau mot qui ne me dit rien qui vaille. 

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Un papel »

Je comprends qu’elle me demande un justificatif qu’on ne m’a jamais donné, ou que je n’ai jamais demandé, dans tous les cas, je n’ai pas de papier.  

« No tengo un comprobante »

« On ne peut pas vous soigner sans justificatif, comment savoir autrement si vous avez vraiment été mordu par un chien » me dit-elle. 

J’insiste : je n’ai pas de preuve mais je ne vois pas bien pourquoi j’inventerais une morsure de chien, je n’ai pas l’imagination aussi mal placée.  

Mon raisonnement me semble implacable mais on refuse de me soigner au nom du sacro-saint ‘comprobante’ avant de se débarrasser de moi en m’indiquant un autre centre de santé. Là-bas, rebelotte, l’absence du ‘comprobante ‘ tant révéré m’empêche d’accéder aux soins. Je fulmine, des larmes d’impuissance me montent ; on me dit de revenir aux heures d’ouverture des urgences où l’on se passe de petits papiers. A 18h passées, je suis donc de nouveau à la réception pour m’entendre dire : « ce n’est pas une urgence, revenez demain aux heures de soin normales » 

Ça me monte, ça me monte vraiment… Toute cette paperasse absurde et la difficulté de m’exprimer en espagnol m’ont mis dans un état de nerf qui n’échappe pas à la secrétaire qui finit par se dire qu’il serait bon d’aider cette jeune fille visiblement au bout du rouleau. Ainsi, presque trois heures après le début de mes péripéties médicales, j’arrive à accéder à un docteur SANS comprobante et sans payer. Je n’ai toujours rien compris au système de santé chilien, je suis épuisée, allons dormir.  

La capitale des chenilles

Après un jour de repos complet –le premier de mon voyage, il fut délicieux-, je quitte Coyhaique sans regret. Ma prochaine grande étape est la ville de Cochrane à 330 km. Avant cela, il y a Cerro Castillo à plus de 100 km mais ce soir, je ne l’atteindrai pas. Je m’arrêterai dans un camping qui longe une lagune au km 60 ; d’après Google, c’est un endroit charmant. 

Arrivée à la lagune marécageuse Chinguay et à l’aire de campement du même nom assez tôt -il n’est même pas 17h- je commence à pénétrer dans la forêt pour rejoindre la réception. Il n’y a personne et le cabanon est fermé. Peu importe, ce n’est pas la première fois, je veux quand même y dormir. J’y pénètre plus profondément. A chaque pas supplémentaire pourtant, je comprends : impossible de passer la nuit ici. Par terre, sur les arbres, sur les murs des abris, il y a des chenilles par milliers. Rien d’autre, personne. Je les vois tomber des branches sans feuille devant moi et je marche précautionneusement pour ne pas les écraser. Je n’ai pas le courage de dormir seule dans la capitale des chenilles. Je renonce et veux juste passer aux toilettes avant de filer. Sur le bâtiment des WC et de la cuisine, il y a des centaines de chenilles empilées. Le dégoût monte, je rebrousse chemin à la hâte. A la sortie, je procède au dépouillement. Sur mes chaussures et sur ma veste, elles ont déjà pris possession de moi alors que je ne suis même pas restée 10 minutes. Noires et jaunes, au poils longs et collants, elles ont eu raison de ma neutralité envers ces animaux. A cause d’elles, je pousse 30 km de plus afin de pouvoir, enfin, me reposer. 

Le lendemain, j’atteins la petite ville de Cerro Castillo qui est nichée dans une vallée grandiose qui augure de la beauté à couper le souffle de tous les paysages à venir. On y descend en serpentant sur plusieurs kilomètres : autour de soi, des sommets enneigés, des chaînes de glaciers, des rivières qui se faufilent entre les montagnes, du vert frais, du jaune sec, des maisons qui parsèment les collines, et le vent, et le soleil… Quant à Cerro Castillo elle-même, sans station essence, avec sa rue principale en asphalte et le reste de la ville en terre, elle peut être dépassée rapidement, sauf pour les amateurs de trekking et de cheval. A vélo, j’ai continué. 

La vallée où se niche Villa Cerro Castillo 

Adieu pavé 

Quitter Villa Cerro Castillo est une étape importante : la suite du voyage va radicalement changer, c’est la fin des pavés. De Puerto Montt à Villa Cerro Castillo, la route est presque entièrement bétonnée, et un jour, elle le sera sûrement jusqu’à Villa O’Higgins, mais pour l’instant, les quelque 500 derniers kilomètres se font sur un chemin de terre et de graviers. « Los ripios » en espagnol. « Los ripios de l’enfer » selon mon propre adage. 

Les chemins de terre souffrent beaucoup plus du passage du temps et des voitures. Elle n’est plus plate cette route, non pas seulement à cause des cailloux et graviers qu’on y trouve parfois en grande quantité mais surtout dû aux gondolements presque incessants qui condamneront mes fesses à un tambourinement constant sur ma selle pour le reste du voyage… Adieu confort. Dorénavant, je devrais également être beaucoup plus attentive au chemin, au détriment du paysage car il faut préserver son vélo, ne pas déraper, éviter une crevaison… Sur leur passage, les voitures laissent une trainée de poussière qui imbibe mes vêtements, ma bicyclette et mes poumons. Les dénivelés, couplés à cette fin du bitume, m’empêchent de rouler à plus de 10 km/h. Je finis tant bien que mal ma journée dans un camping isolé et sans électricité où les chiens, chevaux, dindons, poules et vaches vivent paisiblement au côté de leurs propriétaires. Autour, rien d’autre que la puissante nature. 

« C’était un cauchemar, je n’ai pris aucun plaisir à rouler sur ces routes et ça, c’est ma limite. Sans amélioration, je m’arrêterai avant la fin. »

C’est le message vocal que j’ai envoyé, ce soir-là, à une amie en France. Cette journée ne fût que lutte contre les éléments : le vent assourdissant qui freinait mon avancée, les cailloux qui menaçaient d’immobiliser mon véhicule, les gondolements qui avaient mis fin à tout bien-être et à cela, mon corps aussi trainait quelques maux à l’estomac. C’est l’unique moment de mon voyage où j’ai sérieusement flirté avec l’idée de l’abandon. Bien mal m’en aurait pris. 

Quelle est cette magie qui a opéré pendant la nuit ? Le lendemain, les routes étaient un peu meilleures, le vent s’était calmé et mon ventre ne me malmenait plus, alors, et jusqu’au bout de mon voyage, j’ai adoré les chemins de graviers. Plus durs, plus sauvages, moins fréquentés, ils sont devenus mes préférés. 

A suivre

Laisser un commentaire

Vents de Face

Mon carnet de voyages et d'aventures