Cochrane fut une douce parenthèse faite de rencontres, d’empanadas et de soleil qui réchauffe le visage. Il me reste 230 km jusqu’à Villa O’Higgins qui marque la fin de mon aventure à vélo. Ce tronçon ultime sera le plus sauvage : aucuns magasins pour se ravitailler, pas de villages, pas de réseau, très peu de trafic et de campings… La fièvre de l’inconnu et de la dernière ligne droite me prend. Allez, on y va ! Je bourre mes sacoches de nourriture pour trois jours et je file.
Histoire de l’infini et du tout petit
Qu’on me pince, mon cœur s’emballe.
Devant moi, la beauté âpre de la Patagonie, de ses paysages qui parlent à l’éternel sentiment de liberté enfoui dans l’homme. Elle est reine indomptée, bout du monde inhabité, sommets enneigés et croisements de milles torrents. Elle n’est jamais plate, pas une descente sans montée, pas une montée sans descente. Au voyageur à vélo, elle demande patience et persévérance ; elle est exigeante parce qu’elle sait ce qu’elle vaut. Et plus je m’enfonce loin dans la région, moins il y a d’hommes, plus c’est beau.
Oh Patagonie ! Que je t’ai admirée. Entre Cochrane et Villa O’Higgins, l’homme s’efface et toi, tu te dresses immense et tu nous encercles.
Un cours d’eau azur, une araignée peintes aux couleurs du drapeau indien, des arbres comme brûlés par des incendies imaginaires, la procession sans fin des cailloux sur mon chemin, un condor qui guette sa proie, un calafate au jus couleur rouge sang, le squelette d’une vache tuée par un puma, le vent qui fait plier mon humeur et les hautes herbes et la détermination des gens… J’avance attentive dans la demeure de cette nature grandiose, je ne veux pas la déranger mais elle ne me voit pas.

Le Lago Cisnes, quelques kilomètres avant Villa O’Higgins
Une fin de plus
Ces trois derniers jours de pédalage avaient le goût somptueux des lieux sans frontières et sans civilisation. Avec un compagnon de voyage inconnu la veille, nous nous sommes attaqués aux pentes parmi les plus ardues de mon périple, nous avons bivouaqué au bord d’une rivière gelée, mangé dans la bicoque solitaire d’un vieux couple de Patagoniens, et finalement, sous la pluie, nous sommes arrivés à Villa O’Higgins où nous nous sommes séparés pour ne plus jamais nous revoir. Ici, les bonjours et les adieux se font sans aucune formalité.
C’est fini.
La ville plate accueille les cyclistes, packpackers et automobilistes arrivés au bout de leur rêve de Carretera Austral. Pour les véhicules motorisés, pas d’autre choix que de faire demi-tour. Dense, brute et inaccessible, la nature patagonienne se referme sans leur laisser de chemin.
Avec ses quelque 600 habitants, Villa O’Higgins sent bon le bout du monde. On n’a pas l’habitude en France de villes aussi étalées, y a de la place partout ! D’ailleurs, sa création date de la deuxième moitié du 20 ème siècle, c’est un bébé. Jusque dans les années 90, on ne pouvait y accéder que par les airs ou par bateau depuis l’Argentine. Imaginez ce que serait Paris si elle avait à peine plus de 50 ans.
Ce qu’il restera
J’ai souri et j’ai rendu mon vélo. Sur le long chemin du retour, les paysages défilent mais je ne les vois pas… Ils sont dans ma tête maintenant. Et dans mon téléphone. Les voici:






Fin
