Les jours d’été ne sont pas les mêmes partout, c’est particulièrement vrai dans le Cercle arctique. Très sélectif, ce parallèle situé à 66º 33′ au nord de l’équateur délimite la zone la plus septentrionale de la planète qui n’inclut que huit pays. En Europe, le nord de la Finlande, de la Suède et de la Norvège en sont les membres exclusifs. C’est dans cette dernière que nous avons pédalé pendant deux semaines, excitées à l’idée de vivre des jours sans nuit, jamais pressées par la lumière qui décline. Là-haut, où le vent balaie constamment les côtes, nous vivrions à notre rythme.

L’infatigable soleil de minuit
Ainsi, du 23 juin au 7 juillet, nous n’avons pas connu l’obscurité. Le phénomène s’appelle le soleil de minuit.
Lorsque nous débarquons dans ce pays aux 240 000 îles, il est minuit passé. Les montagnes, la mer, la piste d’aéroport et les immeubles endormis, on voyait tout sous la même clarté que celle d’un jour pluvieux en Normandie.
Incroyable ! Pas besoin de lumière frontale pour aller faire pipi la nuit, pas besoin de pédaler comme des dératés pour trouver un camping avant le coucher du soleil, pas besoin de se soucier du froid frère de l’obscurité ! Ne devrions-nous pas déménager dans ce lieu fabuleux ?
La suite nous en a dissuadé.
C’est sur une large plage de sable blanc, non loin de l’île de Sommarøy à 60 kilomètres de notre ville de départ Tromsø, que nous installons notre premier bivouac au soir du 24 juin. Fatiguées par le voyage en avion, la logistique et la route, on plonge rapidement dans nos sacs de couchage …
Quelle est cette chaleur ? Il est 6 heures du matin à peine et je boue dans mon sac Lafuma confort 0 degré. Je m’en extirpe pour aller secouer ma tête pâteuse à l’aide de deux cafés au réchaud. J’ai pas les yeux en face des trous mais à ce moment-là, je ne sais pas qu’ils ne les retrouveront pas, les trous, pendant les 11 prochains jours.
Je me suis endormie avec un masque de sommeil ET mon cache-cou sur les yeux pour les rassasier d’obscurité. Pourtant, la nuit ne fût pas douce. Le lendemain, le surlendemain, le sur-surlendemain… rebelotte : je me réveille en sueur après des heures (insuffisantes) de sommeil mouvementé. Le jour, sur mon vélo, mes yeux crient à l’épuisement.
Quoi ! N’est-on pas dans le monde merveilleux des jours sans fin ! Quelle est cette ruse ?
En fait, la beauté du soleil de minuit n’a d’égal que sa perversité. Sans obscurité, le corps ne produit pas les hormones qui l’aident à se relaxer pour bien dormir. Il est plus agité, les nuits sont très souvent hachées tandis que la chaleur vient nous cueillir au réveil car le sol n’est pas refroidi par les ténèbres.
Oh ! la râleuse ! Elle a trop chaud dans sa tente deux places ultralégère et autoportante, la belle affaire. Oui ! Enfin non, je ne râle pas ! Je vous explique qu’à la fin de notre voyage, j’avais atteint un niveau d’épuisement que je n’avais jamais atteint encore malgré des périples passés beaucoup plus exigeants physiquement. Je marchais dans les rues de Bodø, notre ville de destination, et, étourdie, je me demandais si je n’allais pas tomber.

Que la nuit nous a paru belle et irremplaçable lorsque nous sommes revenues en France.
Par cette spécificité des pays situés dans le Cercle arctique, j’ai cru comprendre le paradoxe de la Norvège. Pays le plus heureux au monde selon le classement de l’ONU, il a aussi un taux de suicide très élevé. La nature rend heureux, l’absence de jour ou de nuit peut rendre dépressif…
Vent de face
« Le vent était tellement fort qu’il a failli me renverser de mon vélo » me dit mon amie lorsqu’elle arrive à ma hauteur. Les rafales assourdissantes, qui dépassent les 50 km/h aujourd’hui, nous foncent dessus par le côté gauche et nous peinons à avancer jusqu’au ferry qui part à 15 heures.
Le vent coiffe les côtes norvégiennes presque sans interruption, nous le savions et désormais, nous le vivons. Ce qui n’a rien à voir. Nous perdons beaucoup de vitesse qu’il faut remplacer par de la patience puisqu’il serait vain de s’épuiser à forcer à outrance contre le vent tout puissant. Mais demain il sera sûrement en notre faveur ! N’est-ce pas ? Statistiquement, c’est pas gagné. Il y a quatre points cardinaux, tu pédales vers l’un d’eux et le vent à 3 chances sur 4 d’avoir choisi une autre direction que la tienne. Or, s’il n’est pas avec toi, il est contre toi, satané nature !
Si son acolyte, la pluie, se présente au même moment, tu ne peux que grogner des paroles inaudibles sous ton poncho imperméable. Or de la pluie, il y en a beaucoup au Nord de la Norvège. Elle est ininterrompue au deuxième jour de notre voyage à tel point que c’est nous qui nous interrompons afin de ne pas finir en éponge.

Il y a un camping dans le petit village de Skaland à quelque 50 kilomètres de notre point de départ, là-bas on peut cuisiner au sec et se doucher. L’installation de la tente sous la pluie n’est pas un échec mais l’amateurisme est flagrant. Existe-t-il une méthode qui m’a échappé ?
Une nouvelle règle s’impose : rouler sous une pluie modérée oui ; pédaler sous une pluie battante et constante, non. C’est ainsi qu’à la moitié de notre trajet, on s’offre le luxe d’un petit hôtel à Melbu où on peut prendre des vidéos de la pluie plutôt que de se prendre la pluie, ça change tout.
La pluie, le vent, le jour en continu… ce sont exactement pour ces raisons que je suis venue en Norvège et je n’aurai souhaité un autre accueil, si peu chaleureux mais si authentique, que celui-ci. Voyager sans s’abriter c’est s’offrir au meilleur et au pire de la nature, c’est elle qui décide – qui sommes-nous après tout ? – et je ne me sens jamais aussi bien que vulnérable entre ses mains.

Du soleil et des torses nus
« You are lucky » nous dit une Norvégienne qui voyage en Tesla avec son mari et son nourrisson vers les îles Lofoten.
Il fait très beau ce jour-là, un été normal dans le centre de la France mais un miracle pour les Norvégiens qui se sont dépêchés de faire sauter le tee-shirt pour faire griller leurs torses musclés au soleil. La température moyenne au plus chaud de l’été est de 15 degrés ; il faisait au moins 8 degrés de plus ce jour-là. A vos marques… Enfilez vos maillots de bain et à vos pelouses !
Sur deux semaines, le hasard nous permettra de profiter de deux fois plus de soleil que de pluie alors que l’inverse est normalement plus proche de la réalité des étés au nord de la Norvège. Alors merci. Merci pour les heures de sommeil en moins, merci pour ta beauté fière et hostile, merci de m’avoir accueilli un instant. Si tu viens un jour en France, tu peux dormir sur mon canapé.
FIN
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