Un nouveau départ, encore. S’élancer, fuir, fouiller le monde ou se cacher la tête dans la poussière de ses voyages. Il n’y a que des bonnes raisons de partir.
Cette fois-ci, nous allons en Norvège. Le nord de ce pays riche et longiligne fait partie du Cercle arctique : en hiver, le soleil disparaît complétement pendant un mois et demi et en été, la nuit n’existe plus de mi-mai jusqu’à la deuxième moitié de juillet. Nous partons de Tromsø et, pendant 10 jours, nous pédalerons quelque 550 kilomètres jusqu’au bout des fameuses et touristiques îles Lofoten.

Ce que la vie doit aux premières fois
Serrer la main à l’inconnu, embrasser les défis et sourire à l’infortune, n’est-ce pas l’esprit d’un périple. Et la pratique ne s’est pas fait attendre : nous transportons, pour la première fois, nos chers vélos en avion.
C’est solide un vélo, mais c’est fragile aussi. Trop encombrant, ne pensez même pas à le déposer au comptoir d’enregistrement comme un bagage lambda. Il faut le démonter – a minima les pédales, le guidon et la roue avant-, couvrir toutes les parties vitales de papier bulle, le caser dans un carton solide avant de mettre du scotch partout pour le renforcer puisqu’un carton, c’est loin d’être indestructible en fait, surtout s’il pleut. Ensuite, si c’est une première, il n’est pas inutile de prier une divinité de circonstance pour qu’ils arrivent en bon état à destination.

Ainsi, nous avons passé des heures dans nos logements parisiens à organiser le transport de nos bolides en plus de l’organisation de nos 12/15 kilos respectifs de bagages pour pouvoir se déplacer en complète autonomie.

Deux avions et 15 heures plus tard, il est une heure du matin au petit aéroport de Tromsø. La ville de 60 000 habitants dort au bord de l’eau mais il fait jour. Les cartons ont bien résisté aux turbulence humaines et aériennes malgré quelques coups. Un soulagement ! Que cette journée à attendre, prédire l’état de nos vélos et ne rien faire fût fatigante, il est temps d’aller dormir. Demain, il faudra les remettre sur roue avant de filer vers l’ouest.
Démonter un vélo ne demande aucune compétence sauf si la patience en est une. Un tuto Youtube, des clés Allen et le tour est presque joué. Le réassembler peut s’avérer plus délicat. Aucunes de nous deux ne peut se targuer d’être une experte en bicyclette alors on aborde chaque problème– un garde-boue qui ne veut plus être garde-boue, un frein déréglé, du jeu dans la fourche…- un par un… jusqu’à ce qu’on bloque. Pas de souci ! Quand on n’y arrive plus soi-même, on demande aux autres, ainsi l’affaire est pliée en une matinée. Il est temps de décoller.
Une première fois, deux premières fois, trois premières fois…
Ce même soir, on installera notre premier bivouac ensemble dans ce pays le moins densément peuplé d’Europe et que nous ne connaissions pas hier. La plage est immense et belle, le vent souffle fort et les nuages promettent quelques gouttes mais on passe à travers le temps d’un repas italien mal cuit. Les températures flirtent avec les 10 degrés, c’est raisonnable, pourtant il nous faudra du temps pour nous réchauffer dans nos sacs de couchage, c’est le vent qui a pénétré dans notre chair et nos os et qui n’a pas envie de s’en aller.
Une belle et longue journée, pleine de premières fois !

Entre mer et montagnes
« Ce sont les plus beaux paysages du monde ! » nous dit une retraitée enthousiaste qui voyage en camping-car.
Ça se discute pour le moins. Mais peu importe, c’est beau, est-il besoin de comparer ?
Le nord de la Norvège est un tableau en trois couleurs : le vert puissant d’une végétation qui n’a jamais soif, le gris foncé des roches montagneuses et le bleu sombre et froid de la mer reine en ces lieux.
L’eau s’infiltre par tous les recoins de ces terres effilochées. Mais pas des petites coulées comme les rivières de France non, ce sont des bras de mer immenses qui pénètrent majestueusement entre deux montagnes basses et escarpées pour venir leur lécher les pieds. On les appelle des fjords, il y en a plus de 1000 en Norvège et les gens viennent du monde entier pour les observer. Ils seraient apparus à l’Âge de Glace lorsque les glaciers se sont retirés.
Sur notre route bétonnée et peu fréquentée, les villages sont épars et petits et les touristes sont de ceux qui aiment parcourir le monde en voiture, en moto ou en vélo. Peu d’hôtels, de restaurants et de campings mais des aires de parking partout pour y garer son véhicule motorisé pour la nuit.

Le nord de la Norvège n’est pas chaleureux : pour l’essentiel, il laisse les touristes itinérants se débrouiller. C’est pas un hôtel étoilé all-inclusive avec un valet qui t’attend devant l’entrée, un buffet qui fait la taille d’un A380 et qui pourrait nourrir ses 538 passagers, et trois piscines dont les tailles et les formes varient au cas où qu’un client soit rectanglophobe, ça peut arriver. Non, le Nord de la Norvège offre ses paysages abrupts, légèrement hostiles et silencieusement dignes aux yeux du passant ébloui qui n’est pas invité à rester.
Il y a comme une atmosphère de transition ici. Quelque part au Sud, il y avait Paris, le bruit et ma vie, et au nord, l’horizon suggérait un autre monde, je ne sais pas s’il était fait de mes rêves, de glace ou de silence.
Tous les soirs, nous bivouaquons ou trouvons un camping avant d’enchaîner une nouvelle journée de pédalage intense. Et si les routes sont parfaitement entretenues, elles ont, malgré tout, leurs embuches… et leurs pentes.

La pente et le cycliste
Paradis ou enfer ? Au commencement d’une pente ardue, êtes-vous plein d’amour ou de résignation, d’effroi ou d’excitation ? Je suis parmi les passionnés des côtes, je peux en manger matin, midi et soir. Pas mon amie.
Je la regarde descendre de sa bicyclette au commencement d’une montée au premier jour de notre voyage.
« C’est parce que je n’arrive plus à pédaler » elle me dit.

Une question me vient : est-ce qu’elle voudra et pourra aller au bout, à la pointe des Lofoten ?
Cumulé, nous avons presque 3 500 mètres de dénivelé positif le long de notre trajet. Elle n’aime pas quand c’est trop incliné mais le total m’avait paru raisonnable. « Tu verras, c’est rien ! » j’ai même lancé avant de partir.
C’est-à-dire… pas tout à fait mais tout comme… Ok, j’avoue, mon regard est peut-être, je dis bien PEUT-ÊTRE, un peu biaisé. Je sortais de 1 300 kilomètres de vélo en Patagonie où j’avais cumulé presque 16 000 mètres de dénivelé positif, soit pas si loin de deux fois l’Everest (oui, je frime). Et puis, j’aime l’effort intense, suer, haleter et jurer contre l’obstacle parce qu’au sommet, invariablement, l’euphorie l’emporte. Plus la montée est dure, plus la descente est sublime.
Mais voilà, ce n’est pas l’avis de tout le monde. Ils sont nombreux, dont mon amie, qui trouvent que voyager à vélo, c’est génial mais gravir des pentes de 500 mètres tous les jours, ça l’est beaucoup moins. Ça glisse pas un vélo sur une pente de 15 degrés, faut pousser c’est chiant, on est en vacances ou chez les militaires !
C’est le troisième jour et devant nous, une pente de 300 mètres nous regarde de haut, c’est la plus ardue de notre séjour. En langage citadin, ça signifie que nous avons six kilomètres pour monter la tour Eiffel avec trois pneus de SUV sur le dos. Ça ne l’amuse pas mon amie, pas du tout. Elle en viendra à bout bien sûr mais quant à son humeur une fois en haut…
Si le plaisir de la pente n’est pas le même chez tous les cyclistes, en revanche, les muscles fonctionnent de la même façon : une fois échauffés, ils obéissent mieux. Après deux jours, l’évolution est rapide et radicale, elle grimpe toutes les côtes sur son vélo. Les courbatures à la fin du séjour aussi étaient radicales mais certainement, le plaisir d’être arrivé au bout les valait bien.
Durant ce voyage pourtant, les pentes ne furent pas, et de loin, le plus dur à gérer.
A suivre…
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